J’ai écrit un livre.

J’ai écrit un roman.

Je cherche maintenant un éditeur et je trépigne de vous le partager !

Alors j’ai pensé… Et si je vous offrais quelques extraits « bonus » en attendant sa publication complète ?

Bonus parce que ce chapitre que vous allez lire n’est plus dans le livre.

« Kill your darlings  » disent les auteurs anglo-saxons quand on adore un passage mais qu’il n’est pas utile à l’histoire. Ça fait un mal de chien mais c’est pour le bien général.

Avant de vous laisser lire tranquille, j’anticipe une question.

Pourquoi les chaussures ?

Parce qu’il me semble depuis longtemps (Shooooes a dix ans cette année !) qu’on peut aborder les sujets qui nous bouleversent d’un angle follement léger et superficiel en apparence : les chaussures.

Elles en savent autant voire plus que nous sur nous.

Nos chaussures sont les témoins les plus intimes de nos vies. Elles connaissent le jour de nos règles, le nombre de cacas par semaine, les matins où on chiale en cachette du monde, ceux où l’on flirterait avec la terre entière, les secrets qu’on confie le soir en terrasse, les mensonges qu’on débite le feu aux joues, les banalités du quotidien et ses feux d’artifices.

Voilà pourquoi je les ai choisi pour raconter mes personnages. Elles sont leurs voix.

Bonne lecture ! Et dites-moi ce que vous en pensez.

Les sandales multibrides en satin Lilas

(À talons aiguilles)

            Violette est folle. Il fait huit degrés. Il pleut tellement que le trottoir est luisant et c’est moi qu’elle a choisi pour sortir. Moi, son unique et adorée sandale de luxe, sublime créature composée de quelques brides légères laissant le pied à nu. Moi, dont le nappa est aussi délicat que la peau d’un nouveau-né. Moi, dont les aiguilles sont si vertigineuses qu’elles empêchent tout mouvement spontané. Je suis une fille qu’on enfile pour faire la belle, aller dîner dans un restaurant à moquette avec une douce brise d’air conditionné. Je suis sensible au macadam, à l’eau, au sable, au gravier, aux pavés, je suis la Princesse au petit pois des chaussures. Alors pourquoi est-ce que je me retrouve sous ces trombes d’eau ? C’est pourtant bien connu qu’on met une bottine quand il pleut en automne à Paris, on ne devrait même plus avoir besoin de le dire à son âge. Sa semelle a dû se décoller de son cerveau.

Tout a commencé hier soir. D’habitude, le lundi, on regarde Charmed en mangeant des Chipsters sur le lit, M6 diffuse deux épisodes. C’est sacro-saint. Au lieu de ça, Violette a remonté sa valise d’été de la cave, en a extrait la robe dos-nu en satin jaune achetée à Marseille lors de la dernière canicule. Puis, encore plus étonnant, elle a sorti du carton le fer à repasser que sa mère lui a offert pour Noël. Elle a étalé une serviette au sol et jusqu’à vingt-trois heures, Violette a repassé chaque pli de la robe. Une fois le tissu aussi lisse qu’une semelle neuve, elle a pendu le vêtement sur un cintre, m’a placé dessous, a fait un pas en arrière pour nous considérer toutes les deux. On lui a plu. Sans même regarder la fin de Charmed, elle a étalé un masque épais sur son visage et a éteint la lumière. Ce matin, elle s’est levée une heure avant la sonnerie habituelle du réveil, s’est lavée les cheveux alors qu’on est mardi (elle a même utilisé le sèche-cheveux) puis s’est maquillée avec la minutie du Nouvel An.

Violette et moi, on n’était pas faite pour se rencontrer. C’est le destin qui a tout manigancé. Le jour où l’on m’a emballée dans un magnifique papier cadeau accompagné d’un bouquet de cinquante roses blanches, j’étais destiné à Mélanie Bourgeon, la directrice de la mode de Supreme Mode. Un cadeau de mon créateur pour la remercier d’une belle parution dans le numéro de septembre. Sauf que tout ne s’est pas déroulé comme prévu. Ce fut difficile à avaler pour moi, il faut bien l’avouer, mais, en un mot… Je n’ai pas plu à Mélanie Bourgeon. « On dirait une chaussure de cagole de Toulon, non ? » elle a dit à son assistante qui a répondu du tac au tac « Horrible, t’as qu’à les filer à la stagiaire, c’est son style ». La cheffe me tenait en l’air devant elle en gloussant. Elle a plissé son nez et ses lèvres se sont retroussées, derrière il y avait une rangée de petites dents pointues et encore derrière, une haleine pas commode.

– T’es méchante, mais t’as raison. Elle m’a balancée dans la boîte d’un geste brusque. Va lui apporter.

– Si ça fait plaisir et que ça débarrasse, l’œil de l’assistante frisait tandis qu’elle refermait le couvercle sur moi.

Un véritable affront.

Voilà comment j’ai emménagé dans le studio de Violette dans le vingtième arrondissement de Paris. Je rêvais d’appartenir à une patronne puissante et riche, d’évoluer sur des moquettes en cachemire et des parquets tricentenaires classés au Patrimoine. Désormais, j’habite dans une bibliothèque Ikea entre Marguerite Duras et Bridget Jones. C’est peut-être mieux qu’un placard de luxe car je suis choyée.

Sauf ce matin, Violette avait le démon. J’ai eu le droit à tout. D’abord, le trottoir noyé d’eau sale et de pipi de chien qui a imbibé jusqu’aux tréfonds de ma première semelle. Les doigts de pied de Violette étaient bleus de froid. Faut dire, elle était nue sous sa robe. D’en bas, j’apercevais son string des grands soirs, celui qui annonce un programme chargé. Où est-ce qu’on allait, par Saint-Crépin. En arrivant à Jourdain, elle s’est engouffrée dans le métro. Je n’y avais jamais mis un talon. Violette marchait au ralenti à cause de ma hauteur. Dans la rame, il n’y avait pas de places assises, elle est restée debout, les jambes branlantes. Les voyageurs nous dévisageaient avec des têtes de chouettes insomniaques. Je ne savais pas ce que je faisais là non plus. C’était absurde. Huit stations plus tard, on a remonté un couloir venteux pendant de longues minutes, elle tenait sa robe qui s’envolait. On a repris un autre métro, tout aussi plein. Son cinquième orteil était au bord du coma sous la raideur de ma bride. À la station Palais-Royal, on a enfin immergé. Il grêlait. Les agents avaient balancé du sel dans les escaliers, les petits cristaux se sont enfoncés dans la chair de ma semelle. Elle voulait ma mort.

De l’autre côté de la rue, j’ai aperçu un attroupement de berlines noires (surtout des allemandes, comme j’aime), une accumulation de gens en lunettes de soleil malgré la météo et des flashs, beaucoup de flashs. J’ai compris tout de suite mais je ne pouvais pas y croire. Ce n’était pas possible que ce soit ce que je pensais. Mon cuir s’est mis à battre la chamade. Une femme est sortie d’une voiture, ce fut comme un choc en plein dans ma tige, elle portait des sandales d’été à talon jaune pâle. Le doute n’était plus permis. Violette m’emmenait à un défilé.

Un défilé. Le rêve de toute une vie.

La robe d’été en octobre, le manteau de toile sous la pluie, les jambes nues par huit degrés, le brushing et le rouge à lèvres à sept heures du matin, ma délicatesse dans les flaques d’eau, tout s’expliquait. Elle s’était faite belle ma petite Violette, pour nous faire honneur. Et ce n’était pas tout. Ce n’était pas n’importe quel défilé. Tous ces tailleurs roses. Ces CC entrelacés. Ces chaussures beiges à bout noir. J’arrivais à peine à l’articuler tellement j’étais émue. Violette était invitée au plus important défilé du monde, de l’univers, de la galaxie, de toute notre existence. Le défilé Chanel.

On a traversé la rue de Rivoli dans un état second. Je ne sentais plus l’humidité, ni le froid ni rien. Je n’avais vécu jusque-là que pour ce moment. Et si j’étais assise à côté d’une célébrité ? Et qu’on devenait ami ? Ma vie allait basculer. Je m’apprêtais à pénétrer dans la cour des grandes. En être, par Saint-Crépin.

Il y avait foule. Que des gens magnifiques. Des allures impeccables. Des chaussures de luxe qui parlaient toutes les langues. C’était notre famille, la mode. Je souriais à la ronde, flottante au-dessus du macadam. Devant moi, un escarpin Chanel très chic (et assurément très important puisqu’elle n’avait même pas de manteau par ce climat) plaisantait avec un mocassin italien Gucci constellé de bijoux dorés. Celui-ci a murmuré dans son oreille quelque chose de si drôle qu’ils ont explosé de rire. Le mocassin a fait un grand pas en arrière tellement sa blague était bonne. Sa talonnette est venue s’écraser sur ma bride. Violette a retenu un cri. Il ne l’avait pas fait exprès, bien entendu. D’ailleurs, il ne s’en était même pas rendu compte puisqu’il a continué son histoire comme si de rien n’était. Je le sais car sinon, il se serait excusé, comme toute personne normale. Violette tentait de ranimer ses orteils tout en se frayant un passage vers la galerie.

Elle s’est présentée devant le vigile en cravate et parka et lui a tendu son invitation. J’avais hâte de pénétrer le Saint des Saints. Je n’étais pas mécontente à l’idée d’être au sec. Et assise. Le type a hésité une seconde en lisant le carton, Violette lui a composé un sourire si chaleureux qu’il aurait pu faire sécher toute la rue de Rivoli. Mais le gars ne nous regardait plus, il a pointé son index vers la gauche et a lâché l’air morne :

– Standing, faites la queue.

Sur le trottoir, au vent, une file pleine de sandales à talons aiguilles trempées s’étendait sur plus de cent mètres. Ça ne pouvait pas être pour nous. Nous avions une invitation. Sous le choc, Violette a fait répéter au vigile qui a répondu toujours aussi morne :

– Vous n’avez pas de place assise, on fait d’abord entrer les invités avec une place assise.

Violette a regardé son carton et la minuscule mention « St » écrite à la main, dans le coin en haut à droite a pris une douloureuse signification : standing. L’inverse de sitting. Une blonde lourde sur ses escarpins Chanel beiges à bout noir est arrivée droit sur nous, Violette a bondi sur le côté. La bride arrière de sa chaussure pénétrait profondément dans sa chair, sa peau avait tourné au violet. Elle ne s’est même pas arrêtée pour donner son carton au vigile qui a essayé de la rattraper :

– Madame…

Elle avait déjà passé les portes. Le type s’est retourné, énervé et nous a trouvé planté devant lui, spectatrices de son humiliation :

– Ne restez pas là Mademoiselle, on fait d’abord entrer les invités avec une place assise. Puis il a crié à la cantonade, les Standings sur la gauche !

Violette a remonté la file tandis que la pluie redoublait. Au bout, j’ai souri à une sandale aussi trempée que moi. Histoire de se serrer les coudes. Elle s’est détournée aussitôt, après tout, on ne se connaissait pas, c’est vrai. Au loin, les flashs crépitaient. Une célébrité venait sans doute d’arriver. J’ai tenté d’apercevoir de qui il s’agissait mais le cercle des photographes était trop compact. Autour de moi les feuilles mortes volaient, détrempées par la pluie. Je ne sentais plus ma semelle, ni mes brides, Violette avait la peau violacée. Une vieille dame est passée et nous a souri sous son parapluie. « Vous allez attraper le rhume ! », elle a lancé avec un air de pitié, bien au chaud dans ses bottines fourrées.

Là-bas, chez les puissants, une Jaguar verte s’est arrêtée devant l’entrée du Carrousel. Une femme très élégante, vêtue en Chanel de la tête aux pieds, s’est approchée de la voiture avec un parapluie. Elle a ouvert la portière, un ventre en est sorti, moulé dans une robe noire très courte. « C’est Catherine Kowalski ! » a dit une voix derrière. « Qu’est-ce qu’elle est démente ! Elle est en robe de soirée ! » s’est exclamée une autre, « Je l’adore, elle est tellement rock’n’roll ! ». Les photographes ont encerclé Catherine Kowalski, elle a pris la pose un instant, la main sous son ventre. « Elle accouche quand ? » a demandé la voix, « La semaine prochaine » a répondu sa collègue, « Son ventre est si petit ! » s’est étonnée une troisième « Elle est vraiment parfaite. » ont-elles conclu en choeur. J’avais entendu parler de la rédactrice en chef de Belle, Mélanie Bourgeon la détestait. Je ne comprenais pas pourquoi, moi je la trouvais magnifique. Même enceinte. En tous cas, elle était la seule personne qu’on venait chercher à sa voiture avec un parapluie Chanel. Et personne ne lui avait demandé son carton d’invitation.

Les cheveux dans les yeux, Mélanie Bourgeon est arrivée quelques secondes après. Violette lui a fait un signe de la main qu’elle n’a pas vu. On était trop loin, bien entendu. Elle cherchait son carton partout, le vigile ne voulait pas la laisser entrer et elle a tenté de passer en force. Le ton est monté, l’attaché de presse est intervenu de justesse.

Quelques secondes après, la queue s’est mise en branle et on a pénétré dans la galerie. À peine le tambour de la porte passé, les invités « Standing » se sont mis à courir vers la salle de défilé. Violette a essayé d’accélérer le pas mais le froid, l’humidité, je ne sais pas, elle était paralysée. Toute la queue est passée devant nous. Une jeune japonaise a glissé sur le marbre, une femme lui a marché sur la main avec indifférence. Violette s’est arrêtée pour l’aider. La japonaise l’a fusillé du regard, s’est relevé seule et s’est élancée dans la course en claudiquant. La musique a résonné dans les galeries, le défilé commençait. Dans la salle, des dizaines de personne obstruaient la vue vers le podium, impossible de circuler. Une panique est montée le long de ma tige. Je n’allais quand même pas manquer le spectacle après tout ça ? Le seul show qui s’offrait à moi était celui des escarpins trempés de mes camarades de queue. Avec ses dernières forces, Violette a tenté de se percher sur la pointe de ses orteils. En me tordant dans tous les sens, j’arrivais à attraper des bouts de corps sur le podium. (En vrai j’ai ensuite beaucoup mieux vu le défilé sur Fashion TV, chaîne à laquelle Violette est abonnée) (mais bon, je pourrais dire que j’étais au défilé et ça n’avait pas de prix). Parfois, j’entendais mes voisines s’esclaffer « C’est Claudia ! » « C’est Naomi ! » « C’est Linda ! ». Je me contorsionnais, j’étais si proche de réaliser mon rêve de les apercevoir et il m’échappait au moment où je le touchais.

Parfois, je repensais à la douleur qui me terrassait le cuir et puis je l’oubliais aussitôt. « C’est Kaiser ! » a hurlé une femme et j’ai aperçu un catogan blanc passer sur le podium. J’étais dans la même pièce que ce dieu vivant. Je me sentais pousser des ailes, parmi les miens. La salle s’est rallumée. Mélanie Bourgeon était à quelques mètres, assise au premier rang. Violette s’est glissé entre les spectateurs qui refluaient déjà vers la sortie pour aller la saluer.  J’étais contente de trouver quelqu’un à qui parler, et de montrer qu’on n’était pas arrivées là par hasard. « Bonjour Mélanie, merci pour l’invitation » a lancé Violette, charmante et polie comme d’habitude. Mélanie l’a regardé comme si elle ne la reconnaissait pas, puis de l’effroi est passé dans ses yeux. Son regard s’est vidé. Son nez s’est plissé, ses dents sont apparues et dans cet étrange sourire, elle a concédé un « Avec plaisir » douloureux. La seconde d’après, son visage s’est illuminé comme si elle avait vu la Vierge et elle a crié à quelqu’un derrière nous, d’une voix aigüe « Jesssiiiiiiicaaaaaaaa ! ». D’un coup d’épaule dans celle de Violette, elle a disparu dans la foule.

Autour de moi, il n’y avait plus que des escarpins Chanel qui discutaient entre elles. Mon cuir était noir à cause de la pluie, les ongles de Violette aussi. Il était temps de décamper. Elle s’est faufilée vers la sortie. J’attrapais des bribes de conversation en passant « Tu vas chez Éric Bergère, ce soir ? »  « Oui, mais je suis crevée, j’en peux plus. » « Et le dîner Dior demain, la barbe ! » :

– J’irai pas, je suis trop fatiguée, et puis de toutes façons, je n’ai pas reçu l’invitation.

– Ah bon, ma chérie ! Mais c’est bizarre, tout le monde y va ! T’es sûr ?

– J’ai pas envie de toutes façons.

– Hier, j’avais deux dîners tu imagines, ils ne se rendent pas compte de la fatigue que c’est. Un au Ritz et l’autre au Bristol, comment tu veux que je fasse, je ne peux pas me dédoubler ! » 

La femme a enfilé sa veste qui a fouetté le visage de Violette.

Je me suis sentie épuisée, tout à coup. Les gens avançaient au compte-goutte, j’avais envie de regarder Charmed, à l’abri. Violette a rejoint le métro relié à la galerie. Une jeune fille s’est arrêtée à notre hauteur, les yeux écarquillés. Violette avait le dossier de presse Chanel sous le bras. « Excusez-moi, vous étiez au défilé Chanel ? » Son visage était émerveillé. Violette lui a jeté un regard en passant le portique de la station sans lui répondre. Elle apprenait vite.

Je crois qu’il faut le reconnaître, ce post touche au génie. Partagez :

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